Claire l’hiver :
petits objets détruits

Claire l’hiver

de Sophie Bédard Marcotte

Alors que le prin­temps s’amorce très dou­ce­ment, voi­ci Claire l’hiver. C’est un film sin­gu­lier qui prend l’affiche ce ven­dre­di. Un film au for­mat sin­gu­lier aus­si – une toute petite heure. Mais pour­quoi pas ? Si cer­tains pro­jets imposent une ampleur gar­gan­tuesque, d’autres s’épanouissent dans une durée concise. C’est d’ailleurs la démarche de Claire, notre héroïne jeune pho­to­graphe, qui pri­vi­lé­gie les menus objets devant son objec­tif. Elle a ter­mi­né ses études il y a quatre ans. Maintenant, elle rem­plit des demandes de sub­ven­tion, se cherche (très) vague­ment un bou­lot et vivote chez un amou­reux qui semble l’ennuyer à mou­rir. C’est l’hiver, donc, et il n’est pas facile. On sent même poindre le spectre de la dépres­sion. Pendant ce temps, un convoi spa­tial russe éga­ré des­cend en chute libre vers la Terre. Où tombera‐t‐il ?

Claire l’hiver est la pre­mière fic­tion de Sophie Bédard Marcotte, qui est aus­si artiste visuelle. Une évi­dence. Car si le récit tient sur un timbre‐poste, la forme, elle, est dis­pa­rate, inven­tive, foi­son­nante. Dès le tout début, l’emploi d’une camé­ra sub­jec­tive entraîne un effet comique natu­rel. L’humour explose ensuite dans dans le géné­rique, orgie d’images col­lées sur des décors impro­bables et mon­tées comme un vidéo­clip des Appendices au son d’une musique « trop intense pour la scène ». Puis, place au quo­ti­dien de Claire, à la fois tri­vial et lou­foque, peu­plé d’objets fil­més avec plein de per­son­na­li­té. Les petites incon­grui­tés de la vie et du sys­tème sont décor­ti­quées à tra­vers une plé­thore de micro‐saynètes. Conversations télé­pho­niques, bal­let noc­turne des dénei­geuses (détail que chaque mont­réa­lais appré­cie­ra à sa juste valeur), vidéos d’animaux sur YouTube, camé­ra tour­née à l’envers ou sim­ple­ment posée sur un meuble, déca­lages cog­ni­tifs entre le son et l’image… tout cela a beau­coup d’esprit. Et l’élément per­tur­ba­teur, l’objet spa­tial non iden­ti­fié, intro­duit juste ce qu’il faut de fan­tas­tique poé­tique.

Claire l’hiver est un por­trait expres­sion­niste de l’état d’entre-deux, et de son flot­te­ment vers un futur encore indé­fi­ni. Un sujet par­fai­te­ment géné­ra­tion­nel et qui sai­sit à point l’air du temps. Aussi silen­cieuse soit‐elle, Claire tra­verse une vraie crise exis­ten­tielle. Avec son chat, son approche pince‐sans‐rire et ses col­lec­tions de bou­chons de liège et d’animaux en fil de fer, elle rejoint la Paula de Jeune femme de Léonor Serraille. Les deux per­son­nages sont un peu bis­cor­nus mais atta­chants. Ils tentent de se débrouiller dans un monde bien trop confor­miste et inuti­le­ment com­pli­qué. Leur liber­té enchante.

Lorsque le film se ter­mine, c’est le prin­temps à nou­veau. Voici un cabi­net de curio­si­tés au ton hété­ro­gène qui charme et inter­roge, une « tranche de vie » avec une petite touche venue des étoiles. Comme le dit si bien l’une des pro­ta­go­nistes, « c’est croche, mais en même temps, c’est cool ».

Claire l’hiver prend l’affiche ce ven­dre­di 30 mars à la Cinémathèque qué­bé­coise.
Zoé Protat
28 mars 2018

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