Le Brio :
les bons sen­ti­ments

Le Brio

d’Yvan Attal

Une idée louable fait rare­ment un film à elle seule. Et si Yvan Attal peut se révé­ler excellent acteur (un exemple : Rapt de Lucas Belvaux, 2009), son œuvre de réa­li­sa­teur me laisse plu­tôt per­plexe. Son petit nou­veau ne fera mal­heu­reu­se­ment pas excep­tion à la règle. Victime de dia­logues ultra expli­ca­tifs et d’une méca­nique extrê­me­ment lourde, Le Brio a la sub­ti­li­té d’un pachy­derme.

Le film débute par quelques images d’archive met­tant en scène d’illustres poètes et pen­seurs qui lancent car­ré­ment des fleurs à la France, pays des mots et des grands débats d’idées… on pour­rait tout à fait s’exaspérer de cette vision démo­dée, mais bon, la carte pos­tale exo­tique a encore de beaux jours devant elle. Ensuite, direc­tion la fac d’Assas (Paris‑II) et ses amphis bon­dés. Neïla Salah est une étu­diante de pre­mière année en droit. Tous les jours, elle fait le long tra­jet Créteil-centre-ville; tous les jours, elle décline son iden­ti­té au vigile qui la regarde d’un mau­vais œil. « Beurette », Neïla est la « cible par­faite » pour Pierre Mazard, qui l’humilie dès le pre­mier cours pour un simple retard. Ce pro­fes­seur affiche un dis­cours par­ti­cu­liè­re­ment répu­gnant, entre rac­cour­cis intel­lec­tuels, mépris de classe et racisme pur et dur. Même s’il se drape dans l’étendard de l’anti-poli­ti­cal­ly cor­rect, il va trop loin, et le conseil de dis­ci­pline le guette. Neïla est déli­bé­ré­ment choi­sie pour être son ticket de rédemp­tion. Il la diri­ge­ra et la mène­ra vers les plus hauts éche­lons d’un concours natio­nal d’éloquence. La ravis­sante « immi­grante de troi­sième géné­ra­tion » redo­re­ra le bla­son de l’université et le vieux prof odieux rede­vien­dra humain : beau contrat.

Le Brio repose presque tout entier sur les attraits de ses deux acteurs prin­ci­paux : Camelia Jordana, res­ca­pée d’un talent show musi­cal (Nouvelle star), qui a réus­si l’exploit de rem­por­ter le César du meilleur espoir fémi­nin à la place de Laeticia Dosch; et Daniel Auteuil, roi du beau/bon ciné­ma d’auteur fran­çais des années 90 qu’on avait récem­ment un peu per­du de vue. Dans sa ban­lieue, Neïla est affec­tueu­se­ment sur­nom­mée « super Française » par ses cama­rades, qui lui reprochent de « faire la belle à la fac pour se retrou­ver au chô­mage à Bac + 5 parce que t’as pas le bon nom de famille ». De l’art d’avoir tou­jours rai­son de Schopenhauer aux com­men­taires dépla­cés sur son appa­rence phy­sique, elle endu­re­ra les pires bri­mades de la part de Pierre Mazard, un réac consom­mé, anti por­table, anti tex­tos, anti sel­fie, anti inter­net et anti tout, adepte de l’éducation par l’humiliation. Mais voi­là : l’ascension de Neïla au concours d’éloquence sera irré­sis­tible. Atteindre les plus hauts cercles de la connais­sance et dîner dans les grands res­tau­rants vaut bien un peu de souf­france, non ?

Cette morale dou­teuse est étayée par une forme pares­seuse et un sus­pense mou. La force des mots, qui devrait être le cœur de l’entreprise, se retrouve étouf­fée sous un trop-plein de musique easy lis­te­ning et d’un humour pépère qui passe mal. Ce qui pour­rait séduire le public nord-américain, par contre, c’est cette approche très ins­pi­ra­tio­nal qui ravi­ra tous les ani­ma­teurs de talk-show d’après-midi. Il ne serait donc pas éton­nant que Le Brio fasse l’objet d’un énième remake aux États-Unis.

Alors qu’on croyait avoir tout vu, l’épilogue, avec une Neïla en toge d’avocate, ses che­veux fri­sés main­te­nant par­fai­te­ment lis­sés (?!) et per­pé­tuant les méthodes de son maître-tortionnaire, est encore plus limite. Le film semble nous mar­te­ler qu’elle incarne un rêve fran­çais… oui, mais lequel ? Peut-être que pour un public ado­les­cent (voire pré-ado), cette charge anti­ra­ciste 101 pour­rait frap­per juste. Les vrais adultes sont en droit d’espérer davan­tage.

Le Brio d’Yvan Attal pren­dra l’affiche à Montréal ce ven­dre­di 23 mars.

Zoé Protat
19 mars 2018

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