RIDMA Modern Man :
Narcisse au vio­lon

A Modern Man

d’Eva Mulvad

On peut affir­mer sans sour­ciller que la recherche de per­fec­tion et le culte des appa­rences sont des thèmes qui ne s’étioleront jamais. Ils s’incarnent aus­si plus que par­fai­te­ment dans notre contem­po­ra­néi­té. La danoise Eva Mulvad ne s’y est pas trom­pée en y consa­crant son nou­veau film, pro­je­té ces jours‐ci dans le cadre des RIDM. Le tour­nage d’A Modern Man s’est éche­lon­né sur quatre ans, le temps néces­saire pour se rap­pro­cher inti­me­ment de son sujet et acqué­rir sa confiance. Et quel sujet! La réa­li­sa­trice pose sa camé­ra sur Charlie Siem, héri­tier d’une grande famille d’industriels, top model et vio­lo­niste vir­tuose. L’introduction le pré­sente dans les décors stu­pé­fiants de Monaco, en train de s’acheter une Porsche orange vif. Pinaillant sur les détails, il avoue fina­le­ment être dal­to­nien, et donc ne rien voir des cou­leurs… le ton est don­né. Charlie Siem est une sorte de Ken sym­pho­nique, beau comme un dieu et riche à mil­lions. Moulé dans ses cos­tumes ajus­tés au mil­li­mètre près, il fait sor­tir de divines notes de son ins­tru­ment Guarneri del Gesù de 1735. Le nou­veau pro­dige se pro­duit par­tout dans le monde et se shoote aux vita­mines en affir­mant vou­loir deve­nir un sur­homme. C’est aus­si un jeune homme mala­di­ve­ment soli­taire, pétri de vieux com­plexes et com­plè­te­ment para­ly­sé des rela­tions sociales et du cœur.

À pre­mière vue, cette des­crip­tion pour­rait être celle d’un freak show, obser­va­tion mi‐fascinée mi‐dégoûtée d’un phé­no­mène hors du com­mun. Mais le film d’Eva Mulvad est bien plus riche que cela. Charlie Siem a beau être une figure peu sym­pa­thique, on ne peut s’empêcher de s’attacher à son étrange quête du bon­heur. Il est une incar­na­tion par­faite de la mar­chan­di­sa­tion de la musique clas­sique, un milieu où, là aus­si, la plas­tique des interprètes‐vedettes fait vendre des tonnes de disques. Égérie des par­fums Armani, du prêt‐à‐porter pour hommes Hugo Boss et d’une marque de Cognac, Siem fait le beau, son ins­tru­ment à la main deve­nant presque super­flu. Il per­son­ni­fie l’éternel com­bat entre la car­rière sérieuse, le res­pect de ses pairs, et la recherche de suc­cès com­mer­cial et d’une plus large audience. Mais où est la musique dans ce grand cirque jet‐set? Absente à l’écran, la docu­men­ta­riste piste son sujet dans les hôtels chic, sur les pla­teaux télé, en conver­sa­tion avec son petit per­son­nel. Évidemment, l’ensemble contient ses moments cocasses. La rela­tion que Siem entre­tient avec son pia­niste est une bouf­fée d’air frais. Si le pre­mier est maniaque et pla­cide à l’extrême, le second est une boule d’émotions constam­ment au bord de la crise de nerfs. Leurs conver­sa­tions com­plè­te­ment déca­lées sont très drôles, tout comme l’est cette séance de « révé­la­tion » avec un ostéopathe‐gourou.

Lorsque le film se ter­mine, Siem fête ses trente ans. L’éternel nomade vient de se payer un splen­dide appar­te­ment à Florence, qu’il tente tant bien que mal d’habiter afin de se pro­je­ter dans le futur. « Je pour­rais sûre­ment être plus heu­reux, mais je ne sais pas com­ment »… voi­ci un homme moderne, très cer­tai­ne­ment.

A Modern Man sera repro­je­té le same­di 18 novembre à 15h15 au Cinéma du Parc, en pré­sence de sa réa­li­sa­trice.

Zoé Protat
16 novembre 2017

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