RIDMIn The Intense Now :
sous les pavés, la plage

In the Intense Now

de João Moreira Salles

Les Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal (RIDM) battent leur plein depuis ven­dre­di der­nier. Il était temps pour Kino Pravda d’y faire son petit tour. J’ai débu­té le tout avec le film du bré­si­lien João Moreira Salles, In The Intense Now, essai pro­téi­forme sur les pou­voirs et les effets de l’image dans une époque de bou­le­ver­se­ments, la fin des années 60. Projet ambi­tieux, In The Intense Now est à la fois macro (la grande his­toire) et micro (des ins­tants tirés de la vie fami­liale du réa­li­sa­teur, qui rési­dait en France et retrou­vait le soleil du Brésil pour les vacances). Après Gustav Deutsch et son How We Live vu au der­nier FNC, voi­ci donc le retour des films ama­teurs per­son­nels et de ce qu’ils nous disent des gens et des socié­tés – tout un pan de l’image ani­mée, long­temps négli­gé, qui pas­sionne aujourd’hui. Moreira Salles y accole les évé­ne­ments de mai 1968 en France et le Printemps de Prague tché­co­slo­vaque. Le lien entre l’intime et l’historique? Le voyage de la mère du réa­li­sa­teur en Chine, alors en pleine révo­lu­tion cultu­relle, et la confron­ta­tion exal­tante entre deux concep­tions de la vie aux anti­podes l’une de l’autre.

In The Intense Now frappe tout d’abord par la plu­ra­li­té de ses médiums : archives (offi­cielles ou non), images volées (pro­fes­sion­nelles ou pas), films enga­gés, mais aus­si extraits sonores pré­sen­tés sur fond noir. On voit les bar­ri­cades pari­siennes et les chars du pacte de Varsovie enva­hir Prague dans de courts enre­gis­tre­ments, géné­ra­le­ment ano­nymes, qui docu­mentent la vio­lence du tota­li­ta­risme et l’histoire en marche. Mais d’autres images plus sur­pre­nantes nous font aus­si par­ta­ger l’intimité sou­vent bon enfant des mili­tants. À tra­vers tous ces éclats, les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires enflent, explosent puis s’essoufflent, la vie s’adapte insi­dieu­se­ment à la répres­sion et le quo­ti­dien écrase l’extraordinaire. Le réa­li­sa­teur ana­lyse ces images, qui sont un reflet de la socié­té qui les a pro­duites. Comment sont‐elles mises en scène? Quelle est la place dévo­lue aux femmes, aux mino­ri­tés? Il ana­lyse aus­si les slo­gans de la révo­lu­tion, qui doivent beau­coup moins à Marx qu’aux sur­réa­listes. Le film voyage entre poé­sie mélan­co­lique et ins­tants jouis­sifs, comme lorsque Daniel Cohn‐Bendit « le rouge » fait face avec intel­li­gence et inso­lence à une armée de com­men­ta­teurs obtus. Il est évi­dem­ment très cocasse d’écouter De Gaulle, avec son phra­sé vin­tage si théâ­tral, adres­ser ses vœux à la nation le 31 décembre 1967 et nous décla­rer avec le plus grand sérieux que le gou­ver­ne­ment fran­çais ne pour­ra jamais être para­ly­sé par la moindre crise! Par la bande, In The Intense Now démontre bien que les mou­ve­ments sociaux de la fin des années 60 étaient très proches de notre fameux « Fuck toute », prou­vant ain­si que le recul his­to­rique fait acqué­rir de la légi­ti­mi­té.

Là où le film de Moreira Salles se dis­tingue for­te­ment, c’est par la ques­tion du bon­heur qui le tra­verse de bord en bord. Pour le réa­li­sa­teur, la résis­tance et l’insoumission entraînent mani­fes­te­ment une cer­taine exul­ta­tion, et la joie débor­dante de la rue fait men­tir les dis­cours conser­va­teurs ter­ro­ri­sés par le désordre. Ce bon­heur, c’est aus­si celui de sa mère qui, mal­gré la pro­pa­gande et la pau­vre­té, a contem­plé en Chine de très grandes beau­tés. Dans sa der­nière par­tie, très émou­vante, le film rend hom­mage aux jeunes inno­cents décé­dés dans les bou­le­ver­se­ments des années 60. Victimes du pou­voir à Paris, à Prague ou à Rio, ils sont morts en sym­boles de tris­tesse et de colère. In The Intense Now est une œuvre avec beau­coup de souffle, un peu ample et répé­ti­tive, mais qui pique­ra sans doute autant les ama­teurs d’histoire que ceux qui s’intéressent aux magies de l’image.

In The Intense Now sera repro­je­té le 19 novembre à 17h au Pavillon Judith Jasmin Annexe – Salle Jean‐Claude Lauzon.

Quant aux RIDM, ils se pour­suivent jusqu’à dimanche pro­chain le 19 novembre, et j’aurai l’occasion de vous en repar­ler à plu­sieurs reprises.

Zoé Protat
13 novembre 2017

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