Cinemania – Jeune femme :
l’échappée belle

Jeune femme

de Léonor Serraille

Après avoir vécu dix ans au Mexique avec son com­pa­gnon, un pho­to­graphe bobo qui était autre­fois son pro­fes­seur, Paula revient à Paris. Le couple se sépare avec fra­cas et voi­là la jeune femme lar­guée dans une ville immense « qui n’aime pas les gens ». Paula est spon­ta­née à l’extrême, ultra­sen­sible, impré­vi­sible et pas très sociable. Elle n’a jamais vrai­ment tra­vaillé non plus. Ainsi débute une dérive urbaine décli­née en touches sub­tiles, en une série de say­nètes tra­gi­co­miques. Paula déam­bule avec son chat dans sa boîte, au son de jazz six­ties ou de chan­sons néo new wave com­po­sées expres­sé­ment pour le film par Julie Roué. Elle prend le métro, traîne au centre com­mer­cial, crèche chez les uns chez les autres, fait du baby-sitting, vend des petites culottes, emprunte d’autres iden­ti­tés, pro­me­nant par­tout son mal de vivre et sa dif­fi­cul­té à se confor­mer aux codes.

Cinemania est défi­ni­ti­ve­ment un bon endroit pour décou­vrir de nou­veaux réa­li­sa­teurs fran­çais. Après Hubert Charuel et son Petit Paysan, voi­ci donc le pre­mier long-métrage de Léonor Serraille, Jeune femme, lau­réat de la Caméra d’or (la Palme de la pre­mière œuvre) au der­nier Festival de Cannes. Une récom­pense auda­cieuse et tota­le­ment méri­tée. Le film peut d’abord dérou­ter par son côté décou­su, mais il faut le lais­ser res­pi­rer quelque temps pour en rece­voir tous les charmes en plein cœur. Paumée, pas tou­jours très agréable, Paula est une fille en crise, à l’abattage impres­sion­nant. D’entrée de jeu, elle nous offre la des­crip­tion par le menu d’une rup­ture bien dra­ma­tique et bien moche : « J’étais tout pour lui et main­te­nant je ne suis plus rien ». C’est une ter­rible dés­in­tox amou­reuse pour la tren­te­naire qui a tou­jours vécu à tra­vers le regard infan­ti­li­sant de son Pygmalion, en mode « sois belle et tais-toi ». Elle rega­gne­ra sa liber­té et le droit de rêver. Mais si son par­cours est sou­vent cocasse, il est aus­si très angois­sant. Paula évo­lue dans une grande pré­ca­ri­té, dans un Paris réel, gris et plu­vieux, qui n’a rien de la carte pos­tale. Jouant sans cesse sur les rup­tures de tons, Léonor Serraille addi­tionne des situa­tions supra déca­lées, une gale­rie de per­son­nages pit­to­resques, un sens aigu du dia­logue et du cadre.

Mais sans vou­loir aucu­ne­ment dimi­nuer le talent de la réa­li­sa­trice, Jeune femme, c’est d’abord et avant tout son inter­prète prin­ci­pale, Laetitia Dosch. Un phé­no­mène. Cette actrice et met­teure en scène franco-suisse a l’habitude du stand-up excen­trique. Elle est ici pré­sente dans chaque plan, avec ses incroyables yeux vai­rons et son visage de trans­for­miste qui peut être à la fois exté­nué et lumi­neux. Complètement à fleur de peau, elle livre une com­po­si­tion pré­cieuse sur le fil du rasoir entre le rire et les larmes. Un por­trait à la fois per­son­nel et géné­ra­tion­nel, qui nous emporte dans un grand élan d’énergie et d’émotion. Jeune femme a un ton très sin­gu­lier et une vraie fraî­cheur rare.

Jeune femme sera pro­je­té demain le jeu­di 9 novembre à 19h au Cinéma du Parc dans le cadre de Cinemania.

Zoé Protat
8 novembre 2017

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