FNC jour 5 :
Mother Russia !

C’est dans la langue de Dostoïevski que s’est dérou­lée ma jour­née de lun­di au FNC! L’année der­nière, ma sélec­tion avait mis en lumière deux films russes très fort, The Student et Zoology. Cette année, deux films encore, gra­cieu­se­té d’un réa­li­sa­teur incon­tour­nable et d’un tout jeune débu­tant de vingt-cinq ans. Deux œuvres extrê­me­ment sombres, comme on peut certes s’y attendre. Mais lorsque le film est bon, s’il réus­sit à nous bou­le­ver­ser et à nous remuer les tripes, qu’importe la noir­ceur : le bon­heur est total.

Closeness

de Kantemir Balagov

La jour­née a com­men­cé en décou­verte avec Closeness de Kantemir Balagov, qui a eu en mai der­nier les hon­neurs d’Un cer­tain regard. Le film est cam­pé dans la com­mu­nau­té juive de Naltchik, capi­tale de Kabardino-Balkarie, une répu­blique auto­nome du nord du Caucase — ter­ri­toire mul­ti­cul­tu­rel où, en 1998, les conflits bat­taient son plein. Balagov s’inspire d’un fait divers réel, l’histoire d’Illana, jeune femme andro­gyne et à la langue bien pen­due, qui tra­vaille avec son père dans son garage. Elle refuse de se confor­mer aux codes et aux attentes d’une exis­tence tra­di­tion­nelle. Un vrai drame accé­lé­re­ra sa rébel­lion et scel­le­ra aus­si le des­tin de sa famille. Kidnapping, tra­fics, ten­sions reli­gieuses et pau­vre­té tissent la trame « poli­tique » de cette his­toire, dont l’essentiel reste cepen­dant dans l’intime. Une camé­ra très crue filme Darya Zhovnar, excel­lente et bou­le­ver­sante inter­prète d’Illana, dans sa quête et ses tour­ments. Parfois opaque, ce récit d’émancipation fémi­nine et de désa­mour fami­lial n’en demeure très poi­gnant, et nous donne les clefs d’un uni­vers incon­nu. Kantemir Balagov est l’élève de Sokourov et, à son sujet, Le Monde a par­lé de « divine révé­la­tion ». À suivre donc, sans aucun doute.

Loveless

d’Andreï Zviaguintsev

Closeness met­tait par­fai­te­ment la table pour la nou­velle offrande du roi du ciné­ma russe actuel, Andreï Zviaguintsev. Loveless est aus­si pas­sé par Cannes, en com­pé­ti­tion offi­cielle, où il s’est méri­té le Prix du jury. Si cer­tains créa­teurs s’amollissent avec le temps, ce n’est cer­tai­ne­ment pas le cas de Zviaguintsev qui, après une paren­thèse plus ouver­te­ment poli­tique avec Leviathan, revient à un récit fami­lial gla­çant dans le style d’Elena. Loveless : un titre-programme pour Genia et Boris, qui ne s’aiment plus depuis long­temps et sont en plein divorce. Ils se sont déjà mutuel­le­ment rem­pla­cés dans de nou­velles relations-pansement vouées à l’échec. Reste à vendre le magni­fique appar­te­ment desi­gn de Saint-Pétersbourg et à régler la ques­tion de leur fils Aliocha, 12 ans, qui ne les inté­resse ni l’un ni l’autre. Mais un matin, Aliocha part pour l’école et ne revient pas… Le film est impla­cable, tota­le­ment effrayant, et aus­si étran­ge­ment jouis­sif. Zviaguintsev souffle le chaud et le froid avec des per­son­nages ter­ribles : les femmes sont cruelles (voir l’unique et hal­lu­ci­nante scène de la mère de Genia) et les hommes sont lâches. À vous faire perdre espoir en l’humanité. Mais comme il s’agit d’une œuvre d’art, qui plus est de cette qua­li­té, on peut appré­cier l’effrayante méca­nique de mau­vaise foi, de vio­lence ver­bale et de pou­voir de l’argent. Loveless est aus­si un vrai sus­pense, mer­veilleu­se­ment cadré, où la pro­pa­gande gou­ver­ne­men­tale s’incarne par l’insupportable logor­rhée de la télé­vi­sion et la radio. Mais que l’être humain peut être laid par­fois!

Closeness était pré­sen­té en com­pé­ti­tion inter­na­tio­nale au FNC.

Deux repré­sen­ta­tions de Loveless ont déjà eu lieu. Effet Zviaguintsev oblige, on se croise les doigts pour une sor­tie en salles plus tard cette année.

Zoé Protat
10 octobre 2017

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