Le Problème d’infiltration :
la faille

Le Problème d’infiltration

de Robert Morin

Un chi­rur­gien esthé­tique, spé­cia­li­sé dans les greffes de peau pour les grands brû­lés, se fait mena­cer par un patient à bout de forces et visi­ble­ment dis­jonc­té. Dans sa cave, il a un pro­blème d’infiltration, appa­rem­ment rapi­de­ment réglé par une couche de plâtre. Apparemment… En sur­face, la vie pour­rait pour­suivre son cours, mais en pro­fon­deur, rien ne va plus. Le méde­cin voit sa rou­tine, son entou­rage, et peut‐être même la réa­li­té lui échap­per dans une spi­rale qui s’accélère de manière dra­ma­tique.

« Dès qu’il eut pas­sé le pont, des fan­tômes vinrent à sa ren­contre » : c’est avec cette cita­tion de F. W. Murnau que s’amorce Le Problème d’infiltration. Murnau, l’expressionnisme et l’épouvante ori­gi­nelle du sep­tième art, une intro­duc­tion royale ! Mais que ferions‐nous sans Robert Morin ? Cet élec­tron libre est plus que pré­cieux. Faisant fi des impé­ra­tifs de l’industrie et des modes, il aligne depuis plu­sieurs décen­nies les œuvres clas­siques avec les concep­tuelles, les docu‐fictions enga­gées et les « expé­riences » immer­sives flir­tant avec l’expérimental, le tout avec une pro­duc­ti­vi­té impres­sion­nante. Même lorsqu’il donne dans la pochade un peu gro­tesque tel le récent Un para­dis pour tous, on lui par­donne, car le cœur est tou­jours à la bonne place. Morin nous pro­pose aujourd’hui un sei­zième long‐métrage au ton des plus sur­pre­nants. Avec son titre si basique qu’il ferait presque sou­rire, Le Problème d’infiltration est un vrai film d’angoisse, un film d’ambiances, et non pas d’horreur comme cer­tains ont pu l’affirmer trop vite. Bref, un véri­table phé­no­mène pour le ciné­ma qué­bé­cois. Fantasia ne s’y est pas trom­pé et l’a pré­sen­té en pre­mière mon­diale de sa der­nière édi­tion.

Première sur­prise : Louis, le méde­cin pros­père en pleine crise psy­cho­tique, est inter­pré­té par Christian Bégin. Reconnu pour être si volu­bile à la télé­vi­sion, il se tape ici de longs plans‐séquence sans dire un seul mot ! Et du silence, il passe à l’explosion hys­té­rique, com­po­sant une ter­rible figure de tyran domes­tique sur le fil du rasoir. Dans un clin d’œil savou­reux à l’incarnation média­tique de son acteur, Morin le filme dans une scène de dîner psy­cho­tro­nique où Louis calme (mal) son angoisse en ali­gnant des œufs de pois­son dans les assiettes et goûte le vin comme si sa vie en dépen­dait. Oubliez toute logique, sur­tout celle de la sacro‐sainte psy­cho­lo­gie du per­son­nage. Le tout devien­dra de plus en plus mena­çant, jusqu’à ce que… et bien, pas néces­sai­re­ment ce que vous pour­riez ima­gi­ner, et c’est tant mieux.

On pense à Polanski, on pense aus­si à Haneke. C’est déli­cieu­se­ment étrange, et croyez‐moi, j’ai davan­tage l’habitude de dire cela de films russes que qué­bé­cois. Le délire para­noïaque de Louis est ampli­fié par des effets for­mels très expres­sifs et sur­tout un tra­vail remar­quable sur le son, qui écha­faude un uni­vers oppres­sant en super­po­sant des sirènes d’alarme, le vrom­bis­se­ment des héli­co­ptères, les scènes de guerre des nou­velles de l’après-midi et les pneus des voi­tures cris­sant sur la neige gelée. Le per­son­nage prin­ci­pal se sent agres­sé par les élé­ments et même son châ­teau de ban­lieue ne le sécu­rise plus. Au contraire, ce lieu exu­bé­rant agit comme un labyrinthe‐prison avec, dans son épi­centre, la cave et la menace constante de son mur béant. Le « pro­blème d’infiltration », c’est la faille, le doute, l’Unheimlich de Freud, cette fameuse inquié­tante étran­ge­té qui s’immisce et cor­rompt, comme ces greffes de peau qui n’arrivent pas à déjouer le sys­tème immu­ni­taire et pour­rissent sour­noi­se­ment sur les visages des bles­sés infor­tu­nés. Alors, le nou­veau Robert Morin, un film d’angoisse à l’ancienne, une méta­phore sur la dépres­sion, une médi­ta­tion phi­lo­so­phique, le délire d’un schi­zo­phrène ? Toutes ces réponses, ou pas du tout. À vous de jouer.

Le Problème d’infiltration pren­dra l’affiche ven­dre­di pro­chain le 25 août.
Zoé Protat
17 août 2017

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