La Mort d’un bureau­crate :
la mai­son qui rend fou

La Mort d’un bureaucrate

de Tomás Gutiérrez Alea

C’est une vraie de vraie curio­si­té que vous pro­pose le Ciné-club de Kino Pravda aujourd’hui. Un film cubain, on n’en a déjà pas des masses; issu des six­ties, encore moins; une franche comé­die en plus, voi­là un véri­table phé­no­mène! Et il vaut lar­ge­ment le coup d’œil. La Mort d’un bureau­crate (La muerte de un buró­cra­ta) est signé Tomás Gutiérrez Alea. Le nom de ce vété­ran, l’un des fon­da­teurs de l’Institut cubain de l’art et de l’industrie ciné­ma­to­gra­phiques (ICAIC), ne sera peut-être pas tota­le­ment incon­nu pour le public ciné­phile : en 1993, trois ans seule­ment avant sa mort, il coréa­li­sait avec Juan Carlos Tabío Fraise et Chocolat (Fresa y cho­co­late), un beau petit suc­cès mon­dial. Mais sa car­rière avait débu­té aus­si tôt que 1947. Il a donc bien connu le Cuba d’avant la révo­lu­tion, puis celle-ci, puis (clai­re­ment) les len­de­mains qui déchantent. Réalisé en 1966, un an après l’instauration du Parti com­mu­niste comme organe unique, La Mort d’un bureau­crate met les pieds dans les plats de manière jouis­sive.

Cette hila­rante comé­die débute par un enter­re­ment, celui d’un sculp­teur à la chaîne de bustes du héros natio­nal José Martí, écra­sé par une machine de son inven­tion. Pour hono­rer cet ouvrier exem­plaire, on ima­gine un hon­neur inédit : une inhu­ma­tion en com­pa­gnie de la meilleure amie du bon com­mu­niste, j’ai nom­mé sa carte du Parti. Le sym­bole a peut-être du bon, mais dès le len­de­main, les pro­blèmes com­mencent. Partie récla­mer sa pen­sion comme il se doit, la veuve du sculp­teur se voit refu­ser tout ver­se­ment sans pré­sen­ta­tion de ladite carte, laissez-passer uni­ver­sel dans le Cuba des années 60. Devant la pauvre femme éplo­rée, Juanchín, le neveu du mort prend les choses en main, et débute alors un che­min de croix semé d’embûches toutes plus absurdes les unes que les autres. Négociations ubuesques avec l’état civil, pape­rasse à gogo, petits arran­ge­ments avec la loi et exhu­ma­tions noc­turnes seront au menu, jusqu’à ce que l’infortuné Juanchín en perde — lit­té­ra­le­ment — la tête.

Comme toute comé­die réus­sie, La Mort d’un bureau­crate fait fran­che­ment rire. Tous les codes atten­dus sont là : les jeux de mots, les qui­pro­quos, les per­son­nages ridi­cules, et même un faux « amant dans le pla­card » (Juanchín n’en deman­dait pas tant). Gutiérrez Alea en pro­fite au pas­sage pour rendre hom­mage aux grands bur­lesques Américains, Laurel et Hardy, Harold Lloyd ou encore Buster Keaton, dans un comique très phy­sique. Mais comme toute comé­die réel­le­ment réus­sie, le film pro­pose aus­si un sous-texte très riche. Dans un noir et blanc majes­tueux, le La Havane des années 60 est un décor de choix pour la satire sociale ryth­mée et acide. Mais si les mul­tiples dif­fi­cul­tés de notre héros se figurent par­ti­cu­liè­re­ment bien en terre com­mu­niste, il ne faut pas pour autant voir la paille dans l’œil du voi­sin en igno­rant la poutre dans le nôtre. La bureau­cra­tie s’épanouit par­tout, ses excès aus­si. Même Goscinny et Uderzo l’avaient bien com­pris :

 

La Mort d’un bureau­crate par­tage aus­si plu­sieurs points com­muns avec mes favo­ris de la Nouvelle vague tchèque. Il y a clai­re­ment un peu de l’un de mes films pré­fé­rés de tous les temps, Au feu les pom­piers! de Miloš Forman, dans toute cette quo­ti­dien­ne­té qui part en vrille jusqu’à la folie. Gutiérrez Alea pra­tique éga­le­ment une sur­en­chère qui confine à la poé­sie hys­té­rique. Et pour cou­ron­ner le tout, il nous gra­ti­fie d’une conclu­sion étran­ge­ment noire, sur­pre­nante et per­ti­nente, qui donne envie d’explorer plus avant l’œuvre du réa­li­sa­teur cubain.

Zoé Protat
2 juin 2017

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