Poésie sans fin :
Liberté, j’écris ton nom !

Poésie sans fin

d’Alejandro Jodorowsky

Parmi mes vieux rebelles pré­fé­rés, il y a Alejandro Jodorowsky, que j’aime d’amour. Celui‐là, quand je vais le perdre, je vais pleu­rer. Maintenant âgé de 88 ans (!), le légen­daire réa­li­sa­teur, roman­cier, scé­na­riste, et sur­tout poète ne lâche ni la plume, ni la camé­ra, et tou­jours avec la même fougue, la même fraî­cheur. Un phé­no­mène, vous dis‐je. En 2013, il nous avait offert un pre­mier cha­pitre de son auto­bio­gra­phie fil­mée, La Danse de la réa­li­té (La dan­za de la rea­li­dad), pure mer­veille qui avait fait la clô­ture de notre Festival du Nouveau Cinéma. Impossible d’oublier com­ment le réa­li­sa­teur avait sou­hai­té pré­sen­ter son film au public mont­réa­lais : dans l’enthousiasme et… le plus simple appa­reil! Allez, on se repasse une fois de plus cette vidéo irré­sis­tible :

Tout est dit dans ce mani­feste révo­lu­tion­naire pour un ciné­ma exo­né­ré des affres de l’argent et de la vrai­sem­blance. Grâce entre autres à la magie de crowd­fun­ding, voi­ci enfin la suite : Poésie sans fin (Poesía sin fin). Une autre mer­veille, et — c’est presque un miracle — encore à l’affiche du Cinéma du Parc. Je m’y prends certes un peu en retard, mais je ne sau­rais assez vous conseiller d’y cou­rir.

Dans La Danse de la réa­li­té, Jodorowsky remon­tait le fil de ses ori­gines à tra­vers la figure de son père (inter­pré­té par Brontis, son propre fils, vous sui­vez?) et l’histoire de son pays natal, le Chili. Une figure très fan­tas­mée et une his­toire natio­nale tout aus­si bis­cor­nue et baroque, car Jodorowsky est l’un des der­niers sur­réa­listes, voyez‐vous. Ils ne sont plus très nom­breux, ces arti­sans non pas d’un fan­tas­tique assu­mé mais plu­tôt d’une sorte de « réa­li­té aug­men­tée » où tous les élé­ments for­mels de l’image et les affects du récit sont pous­sés à l’extrême. Heureusement, il y a Jodo! Œuvre plus per­son­nelle si pos­sible, Poésie sans fin nous dépeint les années de for­ma­tion du poète, de l’adolescence timide à la jeu­nesse bruyante, le tout jusqu’au départ vers Paris, et vers une liber­té plus grande encore. Des années d’abord mar­quées par les conflits, car si le petit Alejandro se sent tou­ché par la grâce de l’art, son père n’est pas de cet avis : tous les artistes sont des « pédés », c’est bien connu. Mais voi­ci qu’un vaga­bond, « conver­ti en pro­phète par le vin », pré­dit à Alejandro « une vierge nue qui illu­mi­ne­ra son che­min ». Cette appa­ri­tion sublime, c’est celle de la poé­sie bien sûr, celle qui ouvre l’esprit, puis le cœur, et qui apprend le bon­heur, l’amour et la liber­té. Le che­min du poète croi­se­ra ensuite celui d’autres d’artistes, d’une magni­fique et ter­rible muse (mélange colo­ré de Divine et Nina Hagen), d’un ami lui aus­si poète, de chi­mères, de ter­reurs, de tra­hi­sons… mais tou­jours, abso­lu­ment tou­jours, de créa­tion.

Il y a dix idées géniales de mise en scène dans chaque séquence de Poésie sans fin. Des dis­tan­cia­tions, des marion­nettes, de la théâ­tra­li­té assu­mée, des per­son­nages qui ne s’expriment qu’en chan­tant, des fêtes gar­gan­tuesques, le cirque évi­dem­ment, et puis ces décors pro­téi­formes empi­lables, trans­for­mables et des­truc­tibles à l’envi… Une richesse qui pour­rait don­ner le tour­nis si le film n’était pas si sim­ple­ment, si authen­ti­que­ment géné­reux. La manière Jodorowsky est un mys­tère : com­ment être si expé­ri­men­tal, si excen­trique, et en même temps si ras­sem­bleur, si diver­tis­sant? Comment expli­quer cet équi­libre pré­caire, qui pour­tant fonc­tionne si bien? Impossible. Il ne nous reste donc qu’à savou­rer cette liber­té et cette rébel­lion, car chez le réa­li­sa­teur, les concep­tions confor­mistes de la famille, de la reli­gion ou de la poli­tique en prennent tou­jours pour leur rhume. Poésie sans fin est aus­si une dia­tribe anti­fas­ciste. Celui de la sphère publique bien sûr, mais d’abord et avant tout celui de l’intime.

Encore une fois, le réa­li­sa­teur convie l’un de ses fils pour inter­pré­ter le rôle prin­ci­pal. C’est ici Adan qui s’y colle avec bon­heur. Et amusez‐vous à comp­ter tous les autres Jodorowsky au géné­rique, ils sont nom­breux! Poésie sans fin est visi­ble­ment une affaire de famille, et donc de cœur. Si vous cher­chez un anti­dote à tous les pon­cifs sur la vie, la mort et la vieillesse, voi­ci un film qui « vous appren­dra à mou­rir heu­reux ».

Zoé Protat
23 mai 2017

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