Baccalauréat :
Mungiu en plein dans le mille

Baccalauréat

de Cristian Mungiu

Je l’ai déjà dit à plu­sieurs reprises ici : je suis une mor­due de ciné­ma rou­main, que j’ai décou­vert comme à peu près tout le monde il y a dix ans, et que je piste par­tout depuis. Quand je dis par­tout, il faut sur­tout lire « en fes­ti­val » étant don­né sa plus que piètre repré­sen­ta­tion dans nos salles régu­lières. Et pour­tant, ce ne sont pas les œuvres de qua­li­té qui manquent : des presque vété­rans comme Cristi Piui aux petits nou­veaux plus que pro­met­teurs tels que Bogdan Mirică, le ciné­phile a l’embarras du choix. L’acuité du regard des cinéastes rou­mains et leur dis­cours sou­vent vitrio­lique – mais jamais expli­ca­tif – sur leur pré­sent pétri de stig­mates du pas­sé n’est plus à prou­ver. Cette nou­velle géné­ra­tion de créa­teurs que l’on a nom­més les « post-décembristes » fabrique des mer­veilles à la pelle. Allez, on les cite en vrac : Corneliu Porumboiu, Cristian Nemescu, Catalin Mitulescu, Radu Muntean, Radu Jude, et… Cristian Mungiu, évi­dem­ment.

Après un apar­té qua­si hors du monde (Au-delà des col­lines), Mungiu est de retour, et plus en forme que jamais. Son petit der­nier Baccalauréat, Prix de la mise en scène au Festival de Cannes 2016, est sûre­ment son meilleur ouvrage à ce jour. C’est un film extrê­me­ment maî­tri­sé, ten­du comme à l’habitude, mais qui sait aus­si faire preuve d’une huma­ni­té péné­trante. Au centre de cette tra­gé­die des temps modernes, une sur­pre­nante figure pater­nelle : celle de Roméo, chi­rur­gien dans la cin­quan­taine, droit comme un I dans sa pra­tique mais infi­dèle dans sa vie per­son­nelle. Il a autre­fois quit­té la Roumanie et son effrayante dic­ta­ture pour ensuite reve­nir dans les années 90, « pour recons­truire ». Un beau pro­jet qui a muté en dés­illu­sion totale. Aujourd’hui, Roméo est per­sua­dé que la Roumanie n’est pas un pays où l’on peut vivre nor­ma­le­ment. En cause, la cor­rup­tion endé­mique qui fait loi par­tout où l’on pose le pied : au gou­ver­ne­ment, à l’école, à l’hôpital, au com­mis­sa­riat, et même chez soi. Pour sur­vivre, il faut par­tir. C’est ce qu’il répète sans cesse à Eliza, sa fille lycéenne, une élève brillante à qui rien n’a été refu­sé. Elle a obte­nu une bourse pour aller étu­dier en Angleterre. Seule condi­tion : d’excellentes notes à son bac­ca­lau­réat. C’est ici que tout part en vrille.

Le film débute par un étrange élé­ment per­tur­ba­teur : une pierre, jetée de la rue, casse la fenêtre et fait irrup­tion dans le salon de Roméo. À par­tir de là, rien ne va plus. Eliza, si polie, si douce, est sor­di­de­ment agres­sée sur le che­min de l’école. Elle n’est plus en état de « per­for­mer » natu­rel­le­ment, et comme il est hors de ques­tion de mettre une croix sur les rêves de sa famille, il fau­dra trou­ver un autre moyen. Véritable méca­nique effrayante, Baccalauréat nous force, impuis­sants, à contem­pler Roméo le père cou­rage s’enfoncer dans la spi­rale des pots-de-vin, des ser­vices ren­dus, de l’intimidation et de l’illégalité. Que les afi­cio­na­dos de Mungiu se ras­surent : les plans-séquence sont tou­jours là, la struc­ture impla­cable du récit éga­le­ment, avec encore plus de maes­tria si pos­sible. On fré­mit devant les ter­ribles salves sur la Roumanie d’aujourd’hui lâchées par les per­son­nages. Mungiu n’est certes pas tendre avec sa patrie, qui en a encore gros sur la patate, mais il est loin d’être sim­ple­ment bête et méchant. N’importe qui avec un peu d’ouverture d’esprit recon­naî­tra que la cor­rup­tion, comme l’amour d’un père pour sa fille, sont uni­ver­sels.

Je ferai per­son­nel­le­ment la pré­sen­ta­tion de Baccalauréat ce ven­dre­di 28 avril à 18h45 au Cinéma du Parc, inau­gu­rant un tout nou­veau par­te­na­riat entre l’établissement et l’Association Québécoise des Critiques de Cinéma (AQCC).
Zoé Protat
28 avril 2017

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