La Sociologue et l’ourson :
sagesse de la peluche

La Sociologue et l’ourson

d’Etienne Chaillou et Mathias Théry

« J’espère ne pas deve­nir l’héroïne du film, quand même » : voi­ci Irène Théry, émi­nente socio­logue, qui fait part de ses inquié­tudes à son fils, Mathias, réa­li­sa­teur de docu­men­taires. En 2012–2013, madame Théry a fait par­tie du comi­té d’experts ad hoc dépê­ché par le gou­ver­ne­ment fran­çais pour mener les débats entou­rant le mariage pour tous. Historiens, psy­cho­logues et autres spé­cia­listes se sont ain­si pen­chés sur la loi no 2013–404, léga­li­sant offi­ciel­le­ment le mariage entre les per­sonnes de même sexe, pen­dant que les médias et la popu­la­tion s’échauffaient de manière spec­ta­cu­laire et que le pré­sident François Hollande… et bien, ne fai­sait pas grand‐chose. Irène sera donc l’héroïne du film, pour le plus grand bon­heur du spec­ta­teur qui décou­vri­ra une femme extra­or­di­naire, cou­ra­geuse, pas­sion­nante. Une intel­lec­tuelle et une rebelle, quoi de mieux? Mathias Théry et son coréa­li­sa­teur Etienne Chaillou l’accompagnent ons­tage et backs­tage, en che­min vers un déjeu­ner à l’Élysée, une entre­vue au jour­nal du soir, une séance de débats ou une mani­fes­ta­tion pro ou anti « mariage homo ». La mère et le fils se parlent éga­le­ment beau­coup au télé­phone. Mais lorsque les portes de l’Assemblée natio­nale se ferment et que la camé­ra ne peut suivre, que voit‐on à l’écran? Toute une colo­nie de peluches et de jouets divers qui « rem­placent » Irène, son mari, son fils, ses col­lègues, les jour­na­listes, les mani­fes­tants, et… François Hollande! Disons‐le tout de go : l’effet est IRRÉSISTIBLE. Tout comme ce film aus­si ins­truc­tif que créa­tif.

J’ai eu la chance de voir La Sociologue et l’ourson en avant‐première lors de la soi­rée RIDM + de mer­cre­di der­nier. Chaque mois de novembre à mai, les Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal orga­nisent une pro­jec­tion au Cinéma du Parc — docu­men­taire inédit ou film à sor­tir en salles. Cette fois‐ci, le clas­sique Q & A avec les réa­li­sa­teurs aura été réa­li­sé par Skype! Nullement fâchés de s’être réveillés à 3 heures du matin pour nous, Etienne Chaillou et Mathias Théry nous ont expli­qué le pour­quoi de la peluche : ces tou­tous tout doux ou rigo­los seraient à l’opposé du spectre de la figure de l’intellectuel. Un beau contraste, en somme, qui fait pas­ser comme une lettre à la poste tout un dis­cours théo­rique qui cer­tains pour­raient trou­ver aride. Ces ado­rables objets asso­ciés au monde de l’enfance per­mettent éga­le­ment de désa­cra­li­ser joyeu­se­ment le monde poli­tique qui est plus sou­vent qu’autrement, avouons‐le, un cirque. Il y a tant de ten­dresse dans ces douces créa­tures sou­vent un peu déglin­guées, pigées au hasard des vide‐greniers! Et Frigide Barjot en schtroump­fette de plas­tique, avouez que ça le fait.

Demeure cette inévi­table ques­tion : pour­quoi tout ce psy­cho­drame autour au mariage pour tous? Pourquoi des lois sem­blables sont‐elles pas­sées sans pro­blème dans d’autres pays euro­péens tels que la très catho­lique Espagne, alors que la France en fut mise à feu et à sang? La Sociologue et l’ourson ne nous donne pas de réponse défi­ni­tive, mais nous per­met d’en prendre le pouls. Avec son savoir immense et sa verve com­mu­ni­ca­tive, Irène Théry nous offre de véri­tables cours d’histoire, sur le mariage, la famille, l’adoption, l’infertilité, l’acceptation sociale de l’homosexualité, convo­quant très sou­vent le par­cours de sa propre famille pour expli­ci­ter le monde et les mœurs en constant chan­ge­ment. Ses dis­cus­sions avec son fils sont ani­mées et pleines de com­pli­ci­té, même si le mari, par­fois, aime­rait bien boire son café tran­quille sans entendre par­ler du mariage pour tous! Ce dis­cours offrant une véri­table pers­pec­tive his­to­rique sur les dési­rs fami­liaux et la filia­tion est plus que rare dans l’espace média­tique. Et par la bande, il met en pièces éga­le­ment de nom­breux cli­chés.

Au final, défen­due avec fougue par Christiane Taubira, la loi no 2013–404 est pas­sée, avec… 5000 amen­de­ments dépo­sés par la droite et l’extrême-droite. Et pour­tant, « chan­ger, ce n’est pas pas­ser de l’erreur à la véri­té », dirait Irène. Le monde n’arrête pas de chan­ger. Et les poli­tiques devraient accom­pa­gner leurs pro­jets, sur­tout les plus sen­sibles, d’efforts de péda­go­gie à grande échelle. En atten­dant, ce sont Irène Théry et ses sem­blables qui s’en chargent, avec leur parole essen­tielle et pas­sion­nante.

La Sociologue et l’ourson pren­dra l’affiche dès ce ven­dre­di au ciné­ma Beaubien, avec une pro­jec­tion spé­ciale en pré­sence des réa­li­sa­teurs à 19h.

Le mois pro­chain, la soi­rée RIDM + pré­sen­te­ra un docu­men­taire inédit qui pro­met d’être fas­ci­nant : Under The Sun, ou le quo­ti­dien d’une famille nord‐coréenne sui­vie durant un an par le réa­li­sa­teur Vitaly Mansky. Ce film ne sor­ti­ra pas en salles, la pro­jec­tion RIDM + sera donc votre seule occa­sion de le voir. C’est un rendez‐vous!

Zoé Protat
3 avril 2017

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