Le Cyclotron :
la méca­nique du temps

Le Cyclotron

de Olivier Asselin

C’est un bel ovni que ce Cyclotron, qui prend l’affiche ce ven­dre­di. Un film de guerre et d’espionnage, un (presque) huis clos dans un train et un bun­ker, un drame méta­phy­sique sur l’amour et la science… tout ça à la fois! Olivier Asselin est pro­fes­seur de ciné­ma à l’Université de Montréal et réa­li­sa­teur de quatre longs métrages hors normes depuis 1990 : La Liberté d’une sta­tueLe Siège de l’âme, Un capi­ta­lisme sen­ti­men­tal, et enfin ce petit der­nier.  Des films réa­li­sés patiem­ment, en marge des modes et des codes, et qui affichent une liber­té de ton rafraî­chis­sante.

Mais qu’est-ce au juste qu’un cyclo­tron? Il s’agit d’un accé­lé­ra­teur de par­ti­cules mis au point dans les années 1930. À cette époque, de très nom­breux scien­ti­fiques, à l’ouest comme à l’est, chez les nazis comme chez les alliés, tra­vaillaient au pro­jet gran­diose et funeste de la bombe. Olivier Asselin ima­gine alors un cher­cheur suisse, capable de grandes choses comme de lâche­té, qui a réus­si à créer un tout petit cyclo­tron, dis­si­mu­lé dans une montre. L’armée du Reich veut lui arra­cher son secret. Simone, espionne fran­çaise et ancienne flamme, le piste éga­le­ment. Tout ce beau monde se retrouve dans un train. Celui‐ci prendra‐t‐il l’embranchement vers Paris ou vers Berlin? Dans quel lieu, dans quel espace‐temps la bombe explosera‐t‐elle?

Il y a beau­coup à dire sur ce film ambi­tieux. D’abord le style : un mélange étroit entre créa­ti­vi­té fau­chée, clins d’œil rétro et expres­si­vi­té plas­tique. Sauf pour les quelques scènes situées au pré­sent, l’image affiche un noir et blanc tex­tu­ré voire « abî­mé », com­plé­té par des images d’archives qui par­achèvent ou expli­citent le récit. L’effet est à la fois très beau et très sym­pa­thique. Du visage de l’actrice fil­mé en soft focus aux lumières scin­tillantes, tout y est, nous nageons en plein réa­lisme poé­tique. Le récit ensuite : un scé­na­rio ultra‐malin, struc­tu­ré en boucles pleines de sur­prises, qui joue avec les cli­chés (le méchant nazi, la blonde espionne) pour mieux leur tordre le cou. Dans un cyclo­tron, les par­ti­cules suivent une tra­jec­toire en forme de spi­rale. On peut en dire autant de ce film dont les révé­la­tions pro­curent un vrai plai­sir de spec­ta­teur.

Ce qui pro­cure un vrai plai­sir aus­si, c’est la science. La méca­nique quan­tique, qui sug­gère que le monde repo­sait sur des ampli­tudes de pro­ba­bi­li­té, fai­sait dis­sen­sion dans le monde savant des années 1930. Le film reprend ses ques­tion­ne­ments de manière cap­ti­vante et ludique. L’utilisation de la fameuse expé­rience du chat de Schrödinger est par­ti­cu­liè­re­ment savou­reuse. Enfouis dans les pro­fon­deurs du bun­ker, les nazis se demandent si la bombe a explo­sé, et sur­tout, où? « Nous sommes dans la boîte, et le chat est dehors ». Plus que jamais per­ti­nent dans notre monde où l’on tremble encore à l’idée de celui qui pour­rait avoir le doigt posé sur le bou­ton…

Olivier Asselin réa­lise tous ses films en col­la­bo­ra­tion avec Lucille Fluet, sa cos­cé­na­riste et actrice prin­ci­pale. Elle est ici accom­pa­gnée de visages presque incon­nus, quel bon­heur d’ailleurs, à part un Paul Ahmarani maniant avec une appa­rente aisance la langue de Goethe! Dommage sim­ple­ment que la der­nière séquence, la toute der­nière, soit aus­si expli­ca­tive et télé­pho­née. Le Cyclotron est une belle expé­rience ori­gi­nale, à l’affiche dès le 10 février au Cinéma Beaubien.

Zoé Protat
9 février 2017

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