La Fille incon­nue :
la quête

La Fille inconnue

de Luc et Jean-Pierre Dardenne

Les frères Dardenne, ce sont des régu­liers. Depuis 1992 et La Promesse, ils nous pondent un film aux trois ans, tou­jours tour­né près de chez eux en Belgique, et qui se retrouve plus sou­vent qu’autrement en com­pé­ti­tion offi­cielle au Festival de Cannes. Un adage qui s’est une fois de plus véri­fié avec leur dernier-né, La Fille incon­nue. La constance, on vous dit! Ce sont aus­si des ché­ris de la cri­tique, long­temps épa­tée par l’intensité de leurs acteurs non pro­fes­sion­nels ou débu­tants, la pro­fon­deur de leurs non-dits et leur approche modeste, sobre jusqu’à l’extrême. Les Dardenne donnent dans le ciné­ma natu­ra­liste. Dans le ciné­ma social aus­si, mais sans dis­cours ni dra­peaux, un ciné­ma social sans posi­tion poli­tique autre que celle de l’humanisme. Souvent situées en milieu ouvrier, défa­vo­ri­sé et mul­ti­cul­tu­rel, leurs his­toires d’une sim­pli­ci­té désar­mante prennent racine dans une grande vio­lence. Chômage, immi­gra­tion clan­des­tine, misère, aban­don, crimes, par­don sont autant de thèmes fon­da­men­taux sans cesse abor­dés par les frères ; tou­jours en plan-séquence, en décors natu­rels et sans arti­fice. La Fille incon­nue affiche des qua­li­tés sem­blables à celles de ses pré­dé­ces­seurs. Il a pour­tant été accueilli avec une cer­taine fraî­cheur à Cannes en mai der­nier. Alors, redite quelque peu pares­seuse ou filon creu­sé avec une impres­sion­nante maî­trise? Les paris sont ouverts.

« Quelqu’un qui sonne une heure après la fer­me­ture, c’est quelqu’un qui se fiche de notre fatigue. Et la fatigue est l’ennemie du bon diag­nos­tic » : c’est avec ces mots que la doc­teure Jenny Davin empêche son sta­giaire d’ouvrir la porte. Nous sommes dans un cabi­net de méde­cine géné­rale en plein quar­tier popu­laire de Liège. Mais voi­là : la jeune femme qui a son­né a été retrou­vée morte au bord du canal le len­de­main matin. Les camé­ras de sécu­ri­té du cabi­net ont cap­té toute la détresse de son regard et de ses gestes. Elle n’a pas de papiers, on ignore jusqu’à son nom. Tétanisée de culpa­bi­li­té et mue par une pug­na­ci­té hors du com­mun, Jenny va se sub­ti­li­ser à la police et mener l’enquête.

Tout le film est lit­té­ra­le­ment col­lé aux pas de Jenny, un per­son­nage dif­fi­cile : doc­teure remar­quable, ado­rée de ses patients, mais soli­taire, rigide et butée. Une femme dont la voca­tion tient du sacer­doce. Une femme enga­gée éga­le­ment, qui soigne les bles­sures des réfu­giés clan­des­tins et refuse de se par­ju­rer en signant de faux cer­ti­fi­cats. Et pour­tant… « si je lui avais ouvert la porte elle serait vivante, comme moi ». Les Dardenne n’oublient jamais leurs acteurs fétiches (Jérémie Renier, Olivier Gourmet), mais depuis quelques films, ils recrutent éga­le­ment des comé­diennes plus célèbres. Après Cécile de France et Marion Cotillard, voi­ci donc Adèle Haenel, la for­mi­dable, la fas­ci­nante. La demoi­selle est l’une des étoiles de sa géné­ra­tion.

Je me rap­pelle per­son­nel­le­ment avoir été souf­flée par l’intensité dra­ma­tique du Fils et de L’Enfant. Le Gamin au vélo, lui, m’avait lit­té­ra­le­ment prise par sur­prise : je m’attendais à ce que l’on peut vul­gai­re­ment appe­ler « un film de plus », et pour­tant, j’avais été sin­cè­re­ment bou­le­ver­sée. Un phé­no­mène que La Fille incon­nue n’a pas tota­le­ment réus­si à réité­rer. Il y a certes beau­coup de très belles scènes dans cette œuvre ten­due, ryth­mée par les son­ne­ries — celle du por­table de Jenny, qui sonne sans arrêt ; celle de la porte du cabi­net, par qui le drame arrive. L’ensemble demeure cepen­dant très froid. Et la conclu­sion, ponc­tuée de coups d’éclat pré­ci­pi­tés, semble télé­pho­née. Contrairement à d’autres cinéastes enga­gés, les Dardenne sont recon­nus pour leur vision non mani­chéenne du monde, où chaque per­son­nage affiche ses zones d’ombre. Cette fois-ci, le résul­tat est anec­do­tique et même arti­fi­ciel. Parce qu’il ne réus­sit pas tota­le­ment à créer ni la sur­prise, ni l’émotion, La Fille incon­nue demeu­re­ra sûre­ment dans les esprits comme une œuvre mineure. Mais un film mineur des Dardenne, ce n’est pas rien non plus!

Aquarius

de Kleber Mendonça Filho

Autre sor­tie de cette semaine : l’admirable Aquarius de Kleber Mendonça Filho, vu au der­nier Festival de Nouveau Cinéma. Quel bon­heur qu’il prenne l’affiche en salles régu­lières ! Courez au Cinéma du Parc ou au Beaubien dès ven­dre­di admi­rer ce poi­gnant por­trait de femme, éclai­ré par la sublime Sonia Braga.

La Fille incon­nue sera à l’affiche du Beaubien et du Quartier latin dès ce ven­dre­di 9 décembre éga­le­ment.

Zoé Protat
7 décembre 2016

Commentaires

com­men­taires