RIDMManuel de libé­ra­tion,
« l’espoir meurt en der­nier »

Manuel de libération

d’Alexander Kuznetsov

Troisième et der­nier arrêt aux RIDM, et véri­table coup de cœur. Après le Mexique, l’Autriche et le Kurdistan, nous voi­ci en Sibérie avec l’extraordinaire par­cours de Yulia et Katia, deux pen­sion­naires de l’internat neuro-psychiatrique de Krasnoïarsk. La pre­mière a été aban­don­née dès la nais­sance et souffre d’une très légère défi­cience intel­lec­tuelle. La seconde a vécu une enfance épou­van­table, mar­quée par les sévices, la négli­gence et les fugues. Les deux ont été pla­cées à l’orphelinat et déchues de leurs droits civiques. Pour ces non-citoyennes, impos­sible de vivre de manière indé­pen­dante, d’obtenir un emploi, de louer un appar­te­ment, de se marier ou de fon­der une famille : l’État russe l’interdit. Elles devront pas­ser toute leur exis­tence à l’internat, dans la domes­ti­ca­tion et l’ennui, en com­pa­gnie de réels alié­nés. À moins qu’elles ne réus­sissent à ren­ver­ser leurs antiques diag­nos­tics et à réta­blir leur fameuse capa­ci­té civile. À moins qu’on ne leur accorde enfin le droit de vivre.

Aberrations admi­nis­tra­tives, néga­tion des droits humains, lois moyen­âgeuses et into­lé­rance crasse : à tra­vers les par­cours semés d’embûches de Yulia et Katia, Manuel de libé­ra­tion fait le por­trait d’une nation où la jus­tice est pétrie d’absurde… mais est-ce réel­le­ment une sur­prise ? Les gla­çantes séquences à la cour devant une juge inflexible rap­pellent irré­sis­ti­ble­ment le Léviathan Andreï Zviaguintsev. Un vrai film d’horreur. Face à Yulia, réso­lue, et Katia, révol­tée, les psy­chiatres, méde­cins et autres experts se suc­cèdent. Certains sont bien­veillants, mais la déci­sion finale n’est jamais de leur res­sort. Au final, l’une réus­si­ra, l’autre pas. L’absurde, encore et tou­jours. Alexander Kuznetsov nous pro­pose un film rare. Un docu­men­taire abso­lu­ment for­mi­dable, tou­chant et poi­gnant, qui accom­pagne ses sujets sans jamais inter­ve­nir, dans la joie comme dans la peine. Un regard empa­thique et sobre qui incarne le meilleur du ciné­ma du réel. Comme le dira si bien l’une des col­lègues de Yulia à l’internat, « Oublie la mai­son des fous, mais pas nous ».

Manuel de libé­ra­tion fai­sait par­tie de la com­pé­ti­tion inter­na­tio­nale des longs-métrages des RIDM.

Petit ajout de der­nière minute : les RIDM ont annon­cé leur pal­ma­rès hier soir et les films recen­sés par Kino Pravda s’y retrouvent en très bonne place ! Gulîstan, terre de roses de Zaynê Akyol s’est ain­si vu remettre le Prix du Meilleur espoir Québec/Canada; le grand prix de la com­pé­ti­tion inter­na­tio­nale longs métrages a fait une men­tion à Tempestad de Tatiana Huezo et Brothers of the Night de Patric Chiha a reçu le prix image de la com­pé­ti­tion inter­na­tio­nale longs métrages. Peut-être avons-nous main­te­nant une chance de plus de revoir ces films sur grand écran.

Zoé Protat
20 novembre 2016

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