Cinemania :
La Danseuse, art amer

La Danseuse

de Stéphanie Di Giusto

Le fes­ti­val Cinemania bat actuel­le­ment son plein et se pour­sui­vra jusqu’à dimanche. L’un des films qui m’intéressaient le plus au sein de la pro­gram­ma­tion de cette année était clai­re­ment La Danseuse, pre­mier long-métrage de la réa­li­sa­trice Stéphanie Di Giusto. Très remar­qué dans une sec­tion paral­lèle du der­nier Festival de Cannes, ce film a tout, mais vrai­ment tout, pour me plaire. L’époque d’abord : la toute fin d’un siècle et le tout début d’un autre, le XXe, une époque fra­gile, sus­pen­due entre ancien et nou­veau, fol­le­ment créa­tive et ber­ceau de toutes les plus belles avant-gardes. Le sujet ensuite : Loïe Fuller, dan­seuse amé­ri­caine, qui allait inven­ter sur les scènes pari­siennes un numé­ro épous­tou­flant de moder­ni­té et de poé­sie avant de tom­ber dans l’oubli de l’histoire. Finalement, une actrice : Soko, chan­teuse adu­lée par la scène indie qui a par­fai­te­ment réus­si son saut au grand écran avec des films triés sur le volet (Bye Bye Blondie de Virginie Despentes, Augustine d’Alice Winocour).

La Danseuse est un por­trait par­fois clas­sique d’une femme qui était tout sauf clas­sique. Fille d’un sal­tim­banque et d’une puri­taine, Marie-Louise Fuller par­cou­rait dans sa jeu­nesse le purin des routes avant de ten­ter sa chance comme actrice dans le Brooklyn de 1892. Une simple erreur sur scène lui fera décou­vrir son « truc » : elle sera dan­seuse, et c’est bien évi­dem­ment à Paris que son art s’épanouira. Complexe mou­ve­ments de voiles, jeux de lumières, artiste tou­jours dans l’ombre, comme un fan­tôme : Marie-Louise réin­ven­tée en « Loïe » est au dia­pa­son des sen­si­bi­li­tés sym­bo­listes de l’heure. Mallarmé lui écrit des vers, le public des Folies-Bergères lui fait un triomphe. Mais der­rière les éloges, il y a beau­coup de soli­tude, un corps en ruines, et une autre jeune dan­seuse, une cer­taine Isadora Duncan, dont l’ambition folle rue dans les bran­cards…

Plongé dans un clair-obscur bleu-noir, La Danseuse est un régal pour les yeux. Costumes et décors sont superbes, mys­té­rieux, envoû­tants. Le per­son­nage de Loïe est quant à lui tout à fait fas­ci­nant : mala­di­ve­ment timide mais ingé­nieuse jusqu’au délire, rien ne lui fait peur. Sa danse est très tech­nique, fré­né­tique, farouche et gra­cile à la fois, ce qui met son corps en constant état de tor­ture, un thème sur­pre­nant extrê­me­ment bien mis en lumière par le film. Et puis il y a Soko. Avec sa voix rauque, ses traits volon­taires, ses muscles déliés, elle incarne mieux que qui­conque cette superbe sau­va­geonne, révo­lu­tion­naire de la scène. Toutes ces qua­li­tés auraient pu faire de La Danseuse un très bon film. Ce qu’il est, peut-être, quelque part…

Mais, il y a un mais, et de taille : Loïe Fuller était ouver­te­ment les­bienne, et en rela­tion sui­vie avec son assis­tante Gabrielle Bloch, cam­pée dans le film par la tou­jours excel­lente Mélanie Thierry. Une « par­ti­cu­la­ri­té » qui ne fai­sait pas par­ti­cu­liè­re­ment tache dans son milieu d’artistes et d’aristocrates déca­dents. Or, Stéphanie Di Giusto a choi­si de non seule­ment igno­rer ce fait, mais d’inventer au per­son­nage un amant/protecteur tota­le­ment fic­tif, Louis Dorsay (l’éternel dan­dy souf­fre­teux Gaspard Ulliel, à qui l’on sou­haite rapi­de­ment un rôle d’homme bien por­tant). La seule allu­sion à la pos­sible homo­sexua­li­té de Loïe sont les regards éna­mou­rés et effrayés qu’elle jette à sa rivale Isadora. Non seule­ment le per­son­nage de Louis n’apporte stric­te­ment rien au récit, mais on ne peut s’empêcher de pen­ser que le film cen­sure un pan très impor­tant de l’existence de son sujet. Lorsque Vladimir Poutine com­mande un télé­film bio­gra­phique sur Tchaïkovski à la télé­vi­sion d’État russe en deman­dant clai­re­ment d’oblitérer le fait que le com­po­si­teur aimait les hommes, on crie très faci­le­ment au révi­sion­nisme his­to­rique. Nous sommes exac­te­ment face au même phé­no­mène ici. Comment peut-on pen­ser jus­ti­fier une telle posi­tion en 2016? Esthétiquement superbe mais idéo­lo­gi­que­ment dou­teux, La Danseuse laisse donc un goût amer dans la bouche. Reste la décou­verte de Soko, actrice d’exception, voire peut-être mieux qu’une actrice : une vraie éner­gie, un cœur qui bat.

La Danseuse sera pré­sen­té demain mer­cre­di 9 novembre à 3h45 au ciné­ma Impérial.

Sur la contro­verse sus­ci­tée par le film, lisez Anaïs Bordages : https://www.buzzfeed.com/anaisbordages/le-nouveau-film-de-soko-invente-une-relation-hetero-a-son-he.

Zoé Protat
8 novembre 2016

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Bienvenue dans Kino Pravda, l’antre du ciné­ma chic et choc. Kino Pravda se dédie au sep­tième art, ou plus géné­ra­le­ment à l’image. Ce blogue est la créa­tion de Zoé Protat, fille et petite-fille de cinéastes, ciné­phile depuis un âge beau­coup trop tendre, cri­tique de films pour la revue Ciné-Bulles et direc­trice cultu­relle à la radio de CISM 89.3 FM.

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