Prank :
culture du lol

Prank

de Vincent Biron

Un autre film-phénomène que ce Prank. Après un pas­sage plus que remar­qué au der­nier fes­ti­val de Venise (une petite recherche Google éclai­re­ra ici les néo­phytes), le pre­mier long-métrage de Vincent Biron arrive sur nos écrans, et il divi­se­ra, c’est sûr. Certains ado­re­ront sans réserve – on voit déjà fleu­rir un cer­tain culte sur les réseaux sociaux -, d’autres détes­te­ront d’emblée. Quant à moi, votre humble ser­vante, permettez-moi de me situer entre l’arbre et l’écorce, pour débu­ter immé­dia­te­ment en humour potache. C’est que pour entrer dans l’univers de Prank, il ne faut pas lais­ser son sens du second degré au ves­tiaire, et appri­voi­ser ce petit côté vul­gaire, bête et méchant que nous pos­sé­dons tous. Oui oui, allez, faites un effort.

Les blagues, farces ou « pranks » d’un niveau très, très bas consti­tuent en effet le centre de l’univers des héros ado­les­cents qui nous inté­ressent aujourd’hui. Armés de leurs télé­phones (pas si) intel­li­gents, Martin, Jean-Sé et Léa élèvent la niai­se­rie au rang d’œuvre d’art et filment leurs coups pen­dables, qu’ils envoient ensuite direc­tion l’internet. Un jour, ils ren­contrent Stefie, timide et mal dans sa peau, qui intègre avi­de­ment leur petite équipe de rebelles de ban­lieue. Le film s’attache aux basques de ce qua­tuor anti­hé­roïque, sou­vent imbé­cile, quel­que­fois cruel, par­fois étran­ge­ment atta­chant.

Des coups de télé­phone ano­nymes au lan­cer d’œufs pour­ris en pas­sant par le pira­tage des ondes com­mu­nau­taire : les tours pen­dables consti­tuent un clas­sique depuis tou­jours, clas­sique qui a connu un pre­mier renou­veau à la télé­vi­sion à tra­vers les émis­sions de type Jackass pour ensuite fleu­rir sur le web. Vincent Biron filme ses pranks en contre­point de musiques héroïques, avec un irré­sis­tible effet comique. Le film a été réa­li­sé avec amour, cela se sent, et par un vrai ama­teur de ciné­ma. Celui-ci occupe une place de choix dans le quo­ti­dien des quatre per­son­nages prin­ci­paux, qui se racontent sans cesse leurs navets pré­fé­rés. À l’écran, ces récits sont figu­rés par de grandes peintures/banderoles : résul­tat, on n’a jamais vu les péri­pé­ties d’Arnold (Schwarzenegger) et de Jean-Claude (Van Damme) être aus­si créa­tives. La nos­tal­gie du film rétro et des années 90, de ses clubs vidéo, de ses héros d’action à la fois invin­cibles et anal­pha­bètes, est très forte en ce moment : Prank tombe à pic. Et lorsque les quatre ados se tapent Le Cheval de Turin de Béla Tarr, c’est très drôle aus­si.

Faisant sien le culte du vedge, le film se passe exclu­si­ve­ment dans ses pay­sages de ban­lieue sans âme : par­kings, parcs, centres d’achats, pis­cines déser­tées. Nos héros y traînent, jouent à des jeux enfan­tins, boivent des bières, mangent des hot-dogs, se font des tatouages stick and poke. Prank pro­pose un mélange incon­gru : des ados de 2016 qui parlent, bougent et vivent comme ceux de 1996. Ces per­son­nages sont des arché­types : la bonne pâte, l’artiste « intel­lo », la brute et la demoi­selle – parce qu’il faut bien tou­jours UNE fille par groupe. Quant à Stefie, lorsqu’il joue de la cla­ri­nette, il est un loser. Mais lorsqu’il se filme en train de faire une conne­rie, il est un héros…

Prank se dis­tingue éga­le­ment par l’emploi d’une musique à la fine pointe de l’under­ground d’ici : on peut y entendre les talents de Navet Confit, Ponctuation et Loud Lary Ajust, et ça, c’est vrai­ment cool. Et cer­taines séquences ne renient pas non plus une cer­taine fibre roman­tique. Finalement, avec ses débuts punks et sa conclu­sion douce-amère, Prank raconte les méandres de l’amitié… un phal­lus géant à la fois.

Le film prend l’affiche dès aujourd’hui au Cinéma Beaubien, au Cinéma du Parc et au Quartier Latin.

Zoé Protat
28 octobre 2016

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Bienvenue dans Kino Pravda, l’antre du ciné­ma chic et choc. Kino Pravda se dédie au sep­tième art, ou plus géné­ra­le­ment à l’image. Ce blogue est la créa­tion de Zoé Protat, fille et petite-fille de cinéastes, ciné­phile depuis un âge beau­coup trop tendre, cri­tique de films pour la revue Ciné-Bulles et direc­trice cultu­relle à la radio de CISM 89.3 FM.

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