FNC jour 1 :
autour de la mort

Première jour­née offi­cielle au FNC, grosse jour­née : trois films certes bien dif­fé­rents mais qui par­tagent étran­ge­ment un humour caus­tique et un thème cen­tral, la mort. Mort his­to­rique, mort admi­nis­tra­tive, et morts fami­liales. C’est par­ti.

Mort à Sarajevo

de Danis Tanović
Si vous sou­hai­tez pola­ri­ser l’option en socié­té, jetez négli­gem­ment le nom de Bernard‐Henri Lévy : la simple men­tion de l’intellectuel à la che­mise blanche et à la mèche rebelle, sur tous les fronts de la gauche bobo, en fera fuir cer­tains. Mort à Sarajevo est l’adaptation ciné­ma­to­gra­phique de sa pièce de théâtre Hôtel Europe par le réa­li­sa­teur bos­niaque Danis Tanović, révé­lé il y a quinze ans avec No Man’s Land. Et mal­gré l’humour cin­glant propre aux Balkans, le résul­tat sonne comme un cri d’alarme sur la pos­sible mort de l’Europe. L’action se situe dans un grand hôtel, lieu de pas­sage par excel­lence, le jour d’une confé­rence sou­li­gnant le 100e anni­ver­saire de la Première Guerre mon­diale. Au bout du rou­leau, le per­son­nel menace de faire grève. De la buan­de­rie à la salle de jeu clan­des­tine en pas­sant par la suite pré­si­den­tielle occu­pée par un diplo­mate fran­çais (l’emphatique Jacques Weber), tous les per­son­nages courent dans d’interminables cou­loirs, sui­vis de près par une camé­ra hyper dyna­mique en mode plan‐séquence. Dans cette œuvre cho­rale, les cor­res­pon­dances passé/présent abondent : assas­si­nat de l’archiduc François‐Ferdinand par Gavrilo Princip (étu­diant, anar­chiste, ter­ro­riste?), guerre des Balkans et mas­sacre de Srebrenica… Avec beau­coup d’esprit, un per­son­nage qua­li­fie­ra même le fameux dua­lisme his­to­rique ex‐yougoslave de dua­lisme « hys­té­rique ». Bref, beau­coup de matière pour expli­quer des sen­si­bi­li­tés tou­jours bles­sées, avec à l’écran un effet un peu pla­qué. Mais mal­gré ses ficelles théâ­trales un peu grosses, Mort à Sarajevo demeure cap­ti­vant.

The Death of J.P. Cuenca

de João Paulo Cuenca
Puis, direc­tion le Brésil avec cet étrange objet ciné­ma­to­gra­phique qu’est The Death of J. P. Cuenca. Suite à une banale plainte à la police, l’écrivain João Paulo Cuenca, sorte de hips­ter à la gueule pati­bu­laire, découvre des papiers gou­ver­ne­men­taux offi­cia­li­sant sa propre mort. Son enquête, effec­tuée à l’aide de détec­tives pri­vés, méde­cins légistes et autres poli­ciers, lui fera mettre le doigt dans un engre­nage ultra com­plexe. Qui est la mys­té­rieuse Cristine qui a décla­ré sa mort? Dans quel but? Qui était le mort? Est‐ce un mes­sage divin? Ce synop­sis évoque un vrai sus­pense. Le résul­tat est plu­tôt un vrai/faux docu­men­taire à la struc­ture kaf­kaïenne, agré­men­té de séquences oni­riques, de mises en abîme, et d’effets sonores et visuels dignes d’un film d’horreur. Une his­toire digne de la Roumanie de Ceausescu dans un Rio écra­sé de soleil et tou­jours en construc­tion : bis­cor­nu et intri­guant.

The Last Family

de Jan P. Matuszyński

Gardons le meilleur pour la fin : The Last Family de Jan P. Matuszyński. Ceux qui me connaissent connaissent éga­le­ment ma pro­ver­biale pas­sion pour le ciné­ma polo­nais. Voir sur grand écran le logo du Polski Instytut Sztuki Filmowej me met en transe et entendre la langue me plonge dans un état proche de la béa­ti­tude : j’ai déjà très sérieu­se­ment affir­mé que je pour­rai écou­ter Boguslaw Linda me réci­ter le bot­tin télé­pho­nique avec délec­ta­tion. Si si. En lieu et place de Linda, The Last Family met en vedette Andrzej Seweryn, autre acteur mer­veilleux, qui incarne ici le patriarche de la famille Beksiński, en appa­rence banale mais pour­tant tota­le­ment dys­fonc­tion­nelle — ou serait‐ce le contraire? Deux grands‐mères phi­lo­sophes, une mère com­pré­hen­sive, un père peintre et fan­tasque et le fils, sorte de génie aso­cial, affec­té peut‐être par le syn­drome d’Asperger. Aucun autre per­son­nage ou presque, et presque aucun autre décor qu’un appar­te­ment d’intellectuels enva­his de livres et de disques. Nous sui­vrons ain­si ce clan tis­sé ser­ré des années 70 jusqu’au milieu des années 2000, entre enter­re­ments, crises de nerfs, acci­dents d’avion et tout de même quelques moments de bon­heur. Le truc incroyable, c’est que les Beksiński ont réel­le­ment exis­té et sont des figures culte en Pologne. Maniaque de la camé­ra por­ta­tive et de l’enregistreuse, le père a minu­tieu­se­ment docu­men­té toute leur des­ti­née. C’est de ce sujet aus­si tri­vial que tra­gique que Jan P. Matuszyński s’est empa­ré pour un pre­mier film aus­si éton­nant de culot que de maî­trise. La scène finale, d’une cruau­té insou­te­nable, a cloué tout le monde sur son siège. C’est un grand, un immense coup de cœur pour un pre­mier jour de fes­ti­val!

Vous pou­vez encore voir Mort à Sarajevo et The Death of J. P. Cuenca au FNC : le pre­mier sera pré­sen­té de nou­veau le dimanche 16 octobre à 15h au Cinéma du Parc et le second ce dimanche 9 octobre à 21h15, tou­jours au Cinéma du Parc. Malheureusement, la seconde repré­sen­ta­tion de The Last Family a lieu aujourd’hui même à 14h… mais nous ne sau­rions trop vous recom­man­der de trou­ver un moyen de mettre la main sur ce véri­table bijou.

Zoé Protat
7 octobre 2016

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