Ouverture FNC :
deux cœurs en hiver

Joie, bon­heur, trom­pettes et tam­bours : le 45e Festival du Nouveau Cinéma a débu­té hier soir dans la majes­té du théâtre Maisonneuve de la Place des Arts. Une fois de plus, les direc­teurs Nicolas Girard Deltruc et Claude Chamberland ont réaf­fir­mé la posi­tion d’avant-garde du FNC, peut‐être le plus ancien fes­ti­val de ciné­ma au Canada de corps, mais tou­jours le plus jeune d’esprit. « Il n’y a pas de place vacante pour un fes­ti­val inter­na­tio­nal de ciné­ma d’envergure à Montréal » : telle sera la phrase qui sera reprise à l’envi vu le contexte actuel de nos mani­fes­ta­tions ciné­ma­to­gra­phiques locales, entre vieux dino­saures et jeunes pousses. Je ne peux être plus en accord. Le FNC est assu­ré­ment la mani­fes­ta­tion « géné­ra­liste » incon­tour­nable pour tout ciné­phile mont­réa­lais. Et étant don­né la place accor­dée au ciné­ma inter­na­tio­nal sur nos écrans régu­liers qui se réduit d’année en année comme peau de cha­grin, ce rendez‐vous devient car­ré­ment essen­tiel… et vital.

Two Lovers and a Bear

de Kim Nguyen

Après cette intro­duc­tion édi­to­riale, place au ciné­ma! L’année der­nière, le FNC avait ouvert les fes­ti­vi­tés avec une comé­die toute déjan­tée dans sa bel­gi­tude (Le Tout nou­veau Testament de Jaco Van Dormael). Le ton est tout autre cette année : la der­nière offrande de Kim Nguyen, Two Lovers and a Bear, est une épo­pée nor­dique fol­le­ment roman­tique, toute en rup­tures de tons et en images splen­dides. Auréolé de son pas­sage à la der­nière Quinzaine des réa­li­sa­teurs du Festival de Cannes, le film est digne de la car­rière éclec­tique de Nguyen, pas­sé du conte médié­val est‐européen (Le Marais, 2002) à la science‐fiction excen­trique (Truffe, 2008) et au cal­vaire des enfants sol­dats du Congo (Rebelle, 2012) – avec tout le suc­cès que l’on sait. Un vrai, un beau, un pré­cieux élec­tron libre!

Histoire d’amour totale entre deux âmes meur­tries, Two Lovers and a Bear fut tour­né dans les glaces d’Iqualuit. Le Nord : un pay­sage réel (le froid ne par­donne pas) autant que men­tal, un lieu de fuite pour Lucy (la nou­velle sen­sa­tion cana­dian Tatiana Maslany) et Roman (Dane DeHaan). On ne sait pas com­ment ces deux‐là se sont ren­con­trés mais ils s’aiment. On les suit dans ce Nord quo­ti­dien, entre courses de moto­neige, lumière écra­sante, coût exor­bi­tant de la vie et petits bou­lots. L’alcool règle bien des pro­blèmes. Puis Lucy annonce qu’elle doit s’échapper « vers le Sud ». Quelqu’un la pour­suit. Roman, lui, est han­té par son pas­sé. Les deux amants débutent ensemble un voyage en moto­neige vers… l’absolu?

Le Nord pour s’échapper, ou com­ment s’échapper du Nord : cer­tains l’adoptent pour s’acquitter de leur his­toire, de leur pré­sent, de leur famille, ou de leurs amours bles­sées. D’autres y pour­suivent une chi­mère de liber­té totale. Une autre créa­tion qué­bé­coise récente, Nunavik de Michel Hellman, abor­dait ces thé­ma­tiques en bande des­si­née avec beau­coup de doig­té et d’émotion. L’œuvre de Kim Nguyen est quant à elle de tout à fait unique, encore une fois. Two Lovers and a Bear nous offre de mul­tiples mélanges de tons : roman­tisme outré, fan­tas­tique, vio­lence sociale, sus­pense, film de sur­vie, presque film d’horreur, humour absurde ; le tout pour­rait paraître indi­geste et pour­tant il n’en est rien. Visuellement impres­sion­nant, le film pro­pose des images fortes qui vont bien au‐delà de la carte pos­tale nor­dique : le sang sur la neige, les aurores boréales, une base mili­taire aban­don­née dont la pous­sière inquié­tante témoigne de 30 ans de silence. Lucy et Roman sont entou­rés de menaces, natu­relles (le bliz­zard qui gronde) ou sur­na­tu­relles (leurs propres fan­tômes). Leur voyage sera à la fois ini­tia­tique et tra­gique.

Et puis, évi­dem­ment, il y a l’ours du titre… Un dieu ou un phi­lo­sophe, une mer­veille de tech­no­lo­gie avec, détail sublime, la voix de Gordon Pinsent, un vété­ran de la scène cana­dienne âgé de 86 ans. Magique! Impossible éga­le­ment de pas­ser sous silence le remar­quable tra­vail sur les ambiances sonores. La ban­quise qui res­pire au son de la splen­dide musique de Jesse Zubot, la voix pré­cieuse de Tanya Tagaq et celle, pleine d’émotion, de Gil Scott‐Heron. Two Lovers and a Bear est une aven­ture arc­tique hors du com­mun, un dia­mant brut qui prend l’affiche dès ven­dre­di au Cinéma Beaubien et au Quartier Latin.

Zoé Protat
6 octobre 2016

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Bienvenue dans Kino Pravda, l’antre du ciné­ma chic et choc. Kino Pravda se dédie au sep­tième art, ou plus géné­ra­le­ment à l’image. Ce blogue est la créa­tion de Zoé Protat, fille et petite‐fille de cinéastes, ciné­phile depuis un âge beau­coup trop tendre, cri­tique de films pour la revue Ciné‐Bulles et direc­trice cultu­relle à la radio de CISM 89.3 FM.

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